DONC

texte alexandra saemmer

Bienvenue dans la Colonie. 
Enjeux de l’impérialisme algorithmique, et tentatives d’insurrection

Alexandra Saemmer, laboratoire CEMTI, Université Paris 8

Mesdames, Messieurs, usagers, suiveurs. Permettez-moi de me présenter.

Je suis, depuis un an et demie, community manager d’une colonie peuplée de profils de fiction. Depuis janvier 2017, notre taux de productivité n’a cessé d’augmenter ; productivité surprenante en effet, quand je pense aux obstacles auxquelles nous avons du faire face. En avril 2017, la Police politique de la colonie a ainsi expulsé notre profil ancêtre « Anna Wegekreuz » pour diffusion de traces dysphoriques.

Même si cet incident nous a rappelé que nous ne sommes décidément pas propriétaires du dispositif colonial pour lequel nous travaillons, nous avons décidé de nous acharner. Comment avons-nous fait, pour garder espoir ? Regardez mes mains, couvertes de stigmates : je suis prédestinée à vous sauver – à moins que Ivan Arcelov, Brice Quarante ou Pavel Karandash me passent devant. Je les ai à l’œil. L’Oreille nous écoute. Vous écoutez l’Oreille.

L’Oreille déteste l’incertitude, j’en ai des preuves. Pourtant, elle tolère depuis 2011 dans l’existence d’une autre communauté appelée « Un Monde incertain », animée par Jean-Pierre Balpe. Comment expliquer que les profils Rachel Chalus, Antoine Elstir, Germaine Proust et Maurice Roman arrivent à coloniser nos murs alors que Rachel, à titre d’exemple, enfreint régulièrement les règles communautaires en publiant des photos scabreuses ? Peut-être les personnages d’« Un Mode incertain » simulent leur vie mieux que nous, fonctionnaires de la Colonie. Peut-être l’Oreille les observe de près, pour apprendre. Car l’Oreille et Jean-Pierre Balpe ont une passion commune pour les générateurs de texte : Rachel génère ainsi les émanations de sa sagesse sur un site dédié avant de les poster sur facebook (1).

Vous connaissez peut-être les générateurs de texte de Jean-Pierre Balpe, auteur fondateur de la littérature numérique en France, mais avez-vous déjà utilisé le générateur de textes de facebook ? Il suffit de choisir parmi les encadrés balisés qui se trouvent listés en dessous du champ de saisie d’un post. L’onglet « activités » par exemple, ouvre sur des propositions alléchantes comme « en train de regarder », « en train de lire », et renvoie vers des médias hautement recommandables comme Le Monde. Facebook se charge ensuite automatiquement d’en faire un récit : « Anna-Maria Wegekreuz est en train de regarder Le Monde ». Micro-récit qui nous permet en outre de constater que Anna-Maria n’est pas la seule à affectionner ce média. Au bout de quelques heures, le micro-récit passe, de lui-même, au passé sur votre mur. Je récapitule. « Nouvelles de la Colonie » est un roman-feuilleton collaboratif sur facebook (2) qui s’est donné comme objectif de narrer les « conditions d’acceptabilité » du dispositif. Le thème central du récit est le capitalisme linguistique de la plateforme, tel qu’il s’incarne dans les éléments de discours préfabriqués, le générateur de textes, et l’outil de traduction. Comme l’entreprise n’en dévoile pas tous les rouages internes, nous les faisons fonctionner à travers nous, et exposons nos exploits sur une page dédiée.

« Un Monde incertain » est une communauté d’une vingtaine de profils de fiction animée sur facebook par un seul auteur, Jean-Pierre Balpe. Les personnages se connaissent, se fréquentent, mais au lieu de raconter un récit, se contentent de se raconter. Les propositions de facebook leur permettent de simuler une vie au fil de l’actualité.

Tous les profils littéraires sur facebook sont fatalement des émanations de l’entreprise dont ils utilisent la technique. Certains, comme Rachel Charlus et Antoine Elstir, possèdent pourtant des terres ailleurs, sur d’autres serveurs, ce qui explique leur bonne conduite. Les profils de la Colonie se présentent, quant à eux, comme des travailleurs prolétaires qui n’existent et n’écrivent que sur facebook. La conscience de leur condition précaire les rend particulièrement perméables aux idées d’insurrection. Je vous mettrai dans la confidence de quelques plans. Ne souriez pas. C’est sérieux et désespéré, comme toutes les révoltes actuelles qui s’épuisent dans nos outils de réflexion numériques.

1. Architextes de facebook

Les dispositifs comme facebook se caractérisent par le fait que leur pouvoir s’exerce à travers la mise à disposition de savoirs technologiques (3). Sur facebook, ces savoirs se matérialisent dans un cadre éditorial qui donne forme aux instantanés de vies et permet de les partager avec d’autres, amis dans la vie ou inconnus. La plupart des participants aux « Nouvelles de la colonie » se sont rencontrés sur facebook, grâce aux algorithmes qui organisent les individus en communautés. Ils évitent soigneusement de se fréquenter « en vrai ». La création de profils hétéronymes permet d’engager un jeu, potentiellement libérateur, avec l’identité. Les deux projets littéraires, « Nouvelles de la Colonie » et « Un Monde incertain », flirtent avec les traits de l’autofiction : les spéculations sur la vraie identité des auteurs vont bon train. Ivan Arcelov a longtemps pensé qu’Anna Wegekreuz et Brice Quarante étaient un seul et même auteur, alors que Nathalie Bri Ran a cru que Brice Quarante était Jean-Pierre Balpe, et que le profil d’Ivan Arcelov m’appartenait.

« Nouvelles de la Colonie » et un « Un Monde Incertain » sont des fictions émergeantes, en prise directe avec le temps qui passe. Le nom de Rachel Charlus n’est certes pas inscrit dans le registre civil de Quimperlé, son lieu de résidence affiché sur facebook. Le choix de ce lieu ancre néanmoins le personnage dans le réel, car facebook renvoie obligatoirement vers la page de la ville. L’usager renseigne sur facebook un grand nombre de formulaires, qui organisent une mise en ordre bureaucratique des données. Sur le fil d’actualité des personnages se mettent en place des effets métaleptiques parfois drôles, parfois troublants. Rachel Charlus se montre blasée un 8 mai, taquine fréquemment son auteur ; le profil Maurice Roman lui exprime ses condoléances à l’auteur lorsque celui-ci perd un membre de sa famille. De multiples injonctions orientent les pratiques expressives sur les réseaux sociaux numériques : « Exprimez-vous », lance facebook à l’usager français pour l’inciter à composer un post. Comment ne pas penser tout de suite à l’utopie libertaire du web 2.0, qui prédisait que tout le monde allait pouvoir s’exprimer enfin sans entrave grâce à la technologique ? Selon Maud Bonnenfant, la formule se réfère également à une culture séculaire de l’aveu. Pour libérer l’âme, l’aveu nécessite un lieu prescrit et la présence d’une oreille experte. « La vérité sur ses actes et pensées n’est pas seulement produite par le sujet, mais surtout par l’interprète (un juge, un prêtre, un psychologue) qui fait partie des systèmes de contrôle institutionnels et qui, en tant qu’autorité, instaure une relation de pouvoir avec le sujet » (4).

Yves Jeanneret et Emmanuël Souchier appellent « architextes » (5) les cadres standardisés, prescriptions et injonctions qui, dans les outils numériques, tentent de formater et de guider les pratiques expressives. La mise en forme bureaucratique des signes facilite d’une part le profilage de l’usager individuel, et d’autre part favorise la formation de communautés qui partagent les mêmes goûts et préférences. Les données récoltées sont transmises à des partenaires, industries culturelles, médias et autres clients, comme l’a montré encore tout récemment l’affaire Cambridge Analytica. Le profilage politique et marchand de l’usager nécessite cependant que le profil dise vrai. L’un des engagements fondamentaux que l’usager contracte avec facebook, est le respect du pacte autobiographique. Lorsque l’usager adopte un hétéronyme, il joue au chat et à la souris avec l’entreprise, pour qui seules comptent les traces réelles des vrais gens.

Je reviens aux encadrés balisés en dessous de l’espace de saisie d’un post, qui indiquent le bon chemin à suivre. L’onglet « activités » contient les options « en train de regarder », « en train de lire », qui à leur tour ouvrent sur des liens vers des productions et médias mainstream. Est également prévue une case commémorative : Anna-Maria Wegekreuz, qui a paramétré son facebook en français, est invitée à se souvenir d’« une personne très spéciale », de « tous les moments de bonheur que nous avons vécus ensemble », d’« amis de longue date », ou des « soldats tombés au combat ». Sa marraine Marga Bamberger, qui utilise facebook en allemand, dispose de l’option de se souvenir du « roi ». Ces variations d’options, d’un profil à l’autre, révèlent ce que facebook sait de ses usagers. Elles visent par ailleurs d’orienter ceux-ci vers les tendances déjà majoritaires : la lecture du Monde, la dégustation de biscuits Oreo…

Le profil sélectionne une activité, par exemple, autre option alléchante, « la recherche du sens de la vie » ; un lieu adapté, par exemple la cathédrale de Notre-Dame de Paris ; un ami, par exemple Ivan Arcelov. Le générateur automatique de facebook se charge automatiquement de la composition d’un récit : « Anna-Maria Wegekreuz est à la recherche du sens de la vie avec Ivan Arcelov à la Cathédrale Notre-Dame de Paris ». En établissant des cohérences temporelles et logiques, certes encore basiques mais qui ne demandent qu’à être affinées dans l’avenir, le générateur de textes prend ainsi en charge la fabrication d’un sens à partir de traces consensuelles récolées dans la base de données du dispositif.

Une autre tentative de mainmise sur le sens se matérialise dans le traducteur automatique de facebook, paramétrable dans grand nombre de langues. Les traducteurs automatiques fonctionnement généralement selon deux principes. Une première famille d’outils assure le passage d’une langue à l’autre via une langue « pivot », généralement l’anglais. Comme l’anglais impose ainsi non seulement ses structures, mais aussi les modes de pensée incarnés dans les structures, une forme d’impérialisme linguistique peut en résulter.

Une deuxième famille de traducteurs, dont celui de facebook, s’appuie sur des calculs de probabilité. Puisant dans des traductions déjà accumulées dans une base de données, un algorithme calcule la traduction la plus probable, qu’il présente comme la plus adéquate (6). Cette technique mobilise ce que l’informatique appelle des « réseaux de neurones » : « La phrase que l’on veut traduire est convertie en une suite de vecteurs de chiffres, et cette suite de vecteurs de chiffres, à son tour, est traduite en une phrase de la langue voulue » (7). Les réseaux de neurones se caractérisent par leur capacité d’auto-correction : c’est sans doute la raison pour laquelle l’entreprise facebook les a adoptées.

Non seulement le traducteur peut, sur facebook, exploiter des bases de données gigantesques ; il fait en outre appel à la participation des usagers, qui sont invités à améliorer les performances de l’outil en notant la traduction ou en proposant une alternative. La langue pivot du traducteur de facebook n’est donc plus une langue naturelle comme l’anglais, mais un algorithme. L’impérialisme linguistique cède la place à un impérialisme algorithmique.

Frederic Kaplan constate qu’une nouvelle « grammatisation » du langage est train de se mettre en ouvre dans ces outils (8). L’on peut, à l’instar de Warren Sack (9), revenir à la sémiotique pragmatique pour appréhender ce processus. Selon Charles Sanders Peirce (10) la relation entre le signe (par exemple le mot « oreille ») et l’objet désigné (l’organe oreille) est médiée par une tierce instance, appelée l’« interprétant ». L’interprétant est le point de vue que le signe fait naître chez le récepteur. Ce processus est guidé par les contours matériels du signe, par exemple le tracé du mot « oreille », mais aussi par les savoirs culturels, horizons d’attente et systèmes de croyance que le sujet humain mobilise lorsqu’il interprète. L’interprétant introduit des variations dans la construction du sens.

Dans les outils linguistiques de facebook comme le traducteur automatique et le générateur de textes, cette intermédiation par l’interprétant est assurée par le calcul statistique. La dimension sociale n’est certes pas évacuée, car la traduction la plus « adéquate » est proposée sur la base de statistiques effectuées sur les usages sociaux du langage. Cependant, seuls les résultats majoritaires sont proposés à l’usager. Les propositions marginales ne peuvent gagner la bataille du sens.

Voici une illustration. Face aux pressions que subit Anna-Maria Wegekreuz dans la Colonie, sa marraine Marga la rassure : « Je te suis corps et âme », lui écrit-elle, énoncé qui, en français, a un double sens parce que le mot « suis » est dérivé soit du verbe « être », soit du verbe « suivre ». L’outil de facebook ne propose que la première option lorsqu’il traduit l’énoncé en anglais : « I am your body and soul ». Malgré l’insistance d’Anna-Maria, il résiste à l’apprentissage de la traduction alternative, « I follow you with my body and soul ».

En mettant à disposition un traducteur automatique et un générateur de micro-récits, facebook vise à imposer un pidgin normalisé, dont « la syntaxe et le vocabulaire sont liés aux capacités linguistiques des machines » (11). A l’instar de Google, le dispositif assiste l’usager dans ses pratiques expressives pour faciliter la création d’un marché linguistique contrôlé. Pour que son langage soit exploitable par les GAFAM, le profil doit en effet s’exprimer comme il faut, éviter les fautes d’orthographe et de grammaire, les signes de ponctuation mal placés, les métaphores, l’ironie. Moins l’usager déborde des cadres prévus, mieux le lien pourra s’établir entre ses goûts et les offres commerciales, médiatiques et politiques que le dispositif a prévues pour lui.

Anna-Maria Wegekreuz, Ivan Arcelov, Limitrova et Pavel Karandash des « Nouvelles de la colonie » sont des prolétaires. Ils s’acharnent sur les outils qui sont mis à leur disposition, pour essayer de comprendre ce qui les gouverne. Ils raisonnent en créant avec ces outils standard, ce qui explique leur haine pour les propriétaires de la structure coloniale. Rachel Charlus et Germaine Proust d’« Un Monde incertain », quant à elles, possèdent leurs propres outils, développés par leur auteur Jean-Pierre Balpe. Les maximes, aphorismes et récits qu’elles publient sur facebook ont été générés ailleurs, sur d’autres serveurs, et selon des principes dont l’auteur détient le secret. Rachel Charlus n’est décidément pas une prolétaire. Mais on peut légitimement se demander d’où vient sa fortune. Serait-elle secrètement de mèche avec l’Oreille ?

Selon Franco Berardi (12), les avant-gardes littéraires du Vingtième siècle ont préparé le terrain au capitalisme linguistique actuel : en libérant le langage des contraintes de la représentation et de l’aura de la subjectivité, elles auraient favorisé l’émergence des automatismes linguistiques qui régissent l’expression sur les dispositifs comme facebook.

2. Complicités, simulations et faux-semblants

Pour Jean-Pierre Balpe, la génération automatique est d’abord motivée par la lutte contre l’idéologie du littéraire, du génie et de l’inspiration (13). En déléguant la composition des textes à l’ordinateur, la génération automatique questionnerait, de façon salutaire, le statut de l’auteur : « Enfin on sort du roman linéaire, formaté dont l’auteur-dieu prétend tout maîtriser ». Le constat que la machine est capable de produire un texte qui simule le sens, mettrait au défi la conception du texte littéraire comme incarnation d’un génie créateur.

Au lieu d’écrire le texte final, l’auteur d’un générateur de textes constitue des dictionnaires de scénarios, des graphes de connaissances, des modes d’expression et des classes de termes : « Le moteur de génération ne produit en effet rien d’autre que des réalisations de surface de résultats de parcours pré-définis dans des ensembles de données », explique Jean-Pierre Balpe. L’enjeu préalable à l’acte génératif est donc toujours la recherche d’une description conceptuelle générale, qui chez Jean-Pierre Balpe s’inspire en outre du modèle structuraliste du signe. Dans ce modèle, le lien entre le signifiant et le signifié du signe linguistique est décrit comme arbitraire : en effet, la forme du mot « oreille » n’imite pas la forme de l’organe désigné.

Ce constat de l’arbitrarité permettrait de libérer les mots de l’obligation de signifier. « So the word and the senses started to invent a new world of their own, rather than reflect or reproduce existing reality », commente Franco Berardi (15). Pour Jean-Pierre Balpe, un récit automatiquement généré tel que les maximes philosophiques de Rachel Charlus (16), ne reflète effectivement pas le monde tel qu’il est, mais vise « la simulation d’un fonctionnement linguistique suffisamment crédible pour que le lecteur accepte de le considérer comme vrai » (17).

Cependant, la construction sociale du sens est soumise à des variations - je rappelle de modèle de Peirce présenté plus haut. Le mot « oreille » a progressivement changé de sens pour vous au fil de la lecture de ce texte. Contrairement aux générateurs balpiens, les « réseaux de neurones » du générateur de texte sur facebook prennent en compte ces variations. Ils effectuent des calculs sur les usages sociaux du langage en acte, et semblent ainsi perfectionner les générateurs balpiens. En même temps, par leur prétention de représenter au plus près le réel des usagers, ils pervertissent les objectifs fondateurs des générateurs de textes littéraires.

Toute démarche de fixer le sens relève d’une stratégie de domination. Pour les auteurs de la littérature numérique d’avant-garde, il s’agissait cependant, par là même, de déconstruire les processus de domination qui ont structuré les systèmes de représentation traditionnels.

Lorsque Rachel Charlus publie sur facebook des textes qui pourraient provenir de romans papier, leur acceptabilité formelle démontre à quel point la structure du récit est normalisable parce qu’elle est déjà normée. En même temps, le caractère suranné des noms des personnages et de leurs occupations les situe hors du temps, et tend un miroir déformant aux prétentions de facebook de raconter la vraie vie à partir de traces réelles. Au jour le jour, les personnages de Jean-Pierre Balpe prouvent, comme le formulerait Gustavo Gomez-Mejia (18), à quel point un profil est une construction technosémiotique, et non pas une essence qui préexiste.

Jean-Pierre Balpe formate l’expressivité de ses personnages afin de souligner leur artificialité. Facebook a comme objectif de formater l’expressivité des humains, afin de les rendre conformes à l’artificialité des machines.

3. La gouvernance par le consensus

« All people want to connect ». Pour Mark Zuckerberg, seule la communauté peut donner sens à la vie d’un individu, parce qu’elle suggère qu’il fait partie d’un projet plus grand qui le dépasse (19). Le fondateur de facebook a longtemps cru que les usagers allaient se regrouper automatiquement autour de valeurs positives à partir du moment où la plateforme leur fournissait un outil performant. Face aux divisions et polarisations qu’il considère comme négatives peu importe leur raison d’être, le dirigeant de facebook souhaite rassembler l’humanité dans un espace commun : un espace où la haine, la violence, et plus généralement toute forme de conflictualité se trouvent invisibilisées.

Ces derniers temps, l’entreprise a décidé de donner quelques coups de pouce volontaristes à la réalisation de son projet. Gustavo Gomez-Mejia parle d’une « économie morale des écrans » (21) pour qualifier les multiples processus qui poussent l’usager à évincer toute trace de dysphorie : il peut effacer les commentaires dérangeants, dénoncer, bloquer ou bannir les troubles-fêtes… Grand nombre d’éléments de l’architexte actuel incarnent cette même l’idée que les point de vue marginaux ne résisteront pas au consensus de la foule. La prétention « démocratique » de ces outils assoit une gouvernementalité soft, qui oriente les pratiques sans pour autant avoir l’air d’imposer le point de vue des gouvernants.

Bien sûr, la fabrique de consensus s’explique d’abord par les intérêts marchands de l’entreprise : la formation de communautés fait émerger les produits littéralement mainstream, comme les biscuits Oreo que je suis censée manger si je me fie aux activités préfigurées pour moi, par la plateforme. D’autres motivations se dessinent pourtant dans les discours de Mark Zuckerberg. Les ennemis déclarés de l’entreprise ne sont pas seulement les extrémistes, les exhibitionnistes, les producteurs de fake news, mais toutes celles et ceux qui cultivent l’incertitude et créent des dissensus. L’insistance sur les valeurs communautaires prend parfois, dans les discours de Zuckerberg, des accents religieux et me fait croire que facebook est plus qu’une plateforme d’édition, de partage et d’exploitation, mais matérialise un projet de société. La régulation algorithmique du langage constitue un pas important vers la réalisation de ce projet.

Que peut alors une littérature engagée, un art du langage politique face aux outils de normalisation et de rationalisation du capitalisme linguistique ?

4. Tentatives d’insurrection

Elle peut en faire le constat, d’abord. La publication quotidienne d’écritures sans écriture, automatiquement générées, épuise le lecteur et le dispositif par la saturation. Mais on rigole aussi, du moins dans « Un Monde incertain ». Quand Rachel Charlus utilise l’un des fameux « oracles » pour calculer son apparence dans quelques décennies, son portrait artificiellement vieilli fait d’abord sourire parce qu’il pose la question, paradoxale, du vieillissement d’un personnage de fiction. L’objectif des oracles étant par ailleurs d’aspirer les données personnelles, on se demande bien comment les goûts et préférences d’un personnage comme Rachel seront intégrés dans les statistiques sur les vrais gens. Rachel Charlus sature l’espace avec la fiabilité d’une horloge suisse, tous les matins. Le lecteur l’attend, elle est fidèle au poste, taquine, jamais didactique.

Les fonctionnaires des « Nouvelles de la Colonie », quant à eux, s’agitent, enragent, s’engueulent, se trahissent, s’accusent. Anna-Maria Wegekreuz, Ivan Arcelov, Pavel Karandash, Limitrova fomentent des plans. La narration des conditions d’acceptabilité du système ouvre des brèches, puis les fonctionnaires se tiennent au bord de la fissure, hésitants, indécis. Les impuretés typographiques glissées par ci par là, créent certes un peu de désordre dans le système : ils débordent du cadre prescrit des posts, laissent des traces dans le code, ralentissent son exécution. Le système rechigne, puis se reprend, recalcule la réalité comme si de rien n’était, et propose même un facebook en écriture miroir comme pour se moquer de ses valeureux fonctionnaires insoumis.

Les affiches de propagande de la Colonie réalisées par le profil Pavel Karandash parodient l’effet idéologique de ces calculs. Les fonctionnaires essaient pertinemment d’échapper à la domination en mobilisant les tactiques du faible : le sous-entendu, la métaphore, l’ironie. L’impuissance est leur source de créativité. Est-ce désespérant ? "Arrêtez vos larmes", nous ordonne Rachel Charlus, l’auguste. Littérature et réseaux sociaux, on s’acharne, et cette semaine, à Cerisy, on y a cru.

(1) http://www.balpe.name/Philosophie-de-Rachel-Charlus

(2) https://www.facebook.com/anna.wegekreuz/

(3) Michel Foucault, Dits et écrits III [1976-1979], Paris, Gallimard, 1994.

(4) Maud Bonenfant, « Qu’est-ce que la critique foucaldienne ? », dans Aubin F. et Rueff J. (dir.), Perspectives critiques en communication, Presses de l’Université du Québec, 2016, p. 55-74

(5) Yves Jeanneret, Emmanuël Souchier (2005), « L’énonciation éditoriale dans les écrits d’écran », Communication et langages, n° 145, 2005, p. 3-15.

6) François Yvon, « Les principes de la traduction automatique statistique », présentation réalisée le 11 mai 2016, accessible à l’adresse http:// lr-coordination.eu/sites/default/files/France/Traduction-Automatique.pdf

(7) François Yvon dans l’article « La nouvelle traduction instantanée », revue EcoRéseauBusiness, 8 septembre 2017, https://www.ecoreseau.fr/tech/nouveaux-secteurs/2017/09/08/nouvelle-traduction-instantanee/

(8) Frederic Kaplan, « Nos langues à l’heure du capitalisme linguistique », 12 avril 2012, https://fkaplan.wordpress.com/tag/capitalisme-linguistique/

(9) Warren Sack, « Une machine à raconter des histoires : Propp et les software studies », Les Temps Modernes, vol. 676, n° 5, 2013, p. 216-243.


(10) Charles Sanders Peirce (1931-1958), Collected Papers, Cambridge, Harvard University Press.


(11) Frederic Kaplan, « Nos langues à l’heure du capitalisme linguistique », 12 avril 2012, https://fkaplan.wordpress.com/tag/capitalisme-linguistique/


(12) Franco Berardi, The Uprising. On poetry and finance, semiotext(e), South Pasadena, 2013.

(13) Jean-Pierre Balpe, « Du parcours hypertexte à la génération automatique », http://articlesdejpbalpe.blogspot.fr/2013/03/du-parcours-hypertexte-la-generation.html

(14) Jean-Pierre Balpe, post sur facebook.

(15) Franco Berardi, The Uprising. On poetry and finance, semiotext(e), South Pasadena, 2013, p. 28.

(16) http://www.balpe.name/Philosophie-de-Rachel-Charlus

(17) Jean-Pierre Balpe, « Du parcours hypertexte à la génération automatique », http://articlesdejpbalpe.blogspot.fr/2013/03/du-parcours-hypertexte-la-generation.html

(18) Gustavo Gomez-Mejia, Les Fabriques de Soi ? Identité et Industrie sur le web, Mkf, Paris, 2016, p. 22.

(19) « We all get meaning from our communities. Whether our communities are houses or sports teams, churches or music groups, they give us that sense we are part of something bigger, that we are not alone; they give us the strength to expand our horizons », discours de Mark Zuckerberg à l’Université de Harvard en mai 2017, accessible à l’adresse https://news.harvard.edu/gazette/story/2017/05/mark-zuckerbergs-speech-as-written-for-harvards-class-of-2017/

(20) Post de Mark Zuckerberg sur facebook le 19 janvier 2018 : « There’s too much sensationalism, misinformation and polarization in the world today. That’s why it’s important that News Feed promotes high quality news that helps build a sense of common ground. », accessible à l’adresse https://www.facebook.com/zuck/posts/10104445245963251

(21) Gustavo Gomez-Mejia, Les Fabriques de Soi ? Identité et Industrie sur le web, Mkf, Paris, 2016, p. 78.

Extrait « Nouvelles de la colonie ». Contribution d’Anna-Maria Wegekreuz.

FIXI◉N : Episode 19.

L’écran de contrôle afficha « favorable » : le service de propagande s’était donc prononcé sur mon dossier. Je savais que cette mention, quoique positive, n’allait pas être suffisante pour obtenir la Prime et pourtant, je consultai le Manuel d’instruction Oukaze 4766-c trois fois par jour, afin de rêver à la chance infirme qui me restait désormais.

La Tour était plongée dans l’obscurité. Seuls quelques usagers-apprentis montaient et descendaient les escaliers. Leurs pas rapides s’approchaient et s’éloignaient à rythme régulier, selon une chorégraphie dont seul l’Oreille connaissait le secret. Un instant, je crus reconnaître la voix d’Ivan Arcelov chuchoter devant ma porte, comme s’il voulait me prévenir de ce qui se tramait, dans ce calme. La lune pendait dans le ciel comme un œuf poché. Je comptais les minutes de mon ennui. Elles finirent par s’étirer vers le savoir des heures qui suivaient.

 

Poliakova m’envoya une bande passante qui, pour quelques instants, recouvrait les dates de suivi sur l’écran de contrôle. L’Oreille y annonça une procédure contre les Intouchables qui, la nuit dernière, avaient couvert d’inscriptions les murs de la partie droite de la Tour. « Mort aux Indécis ». « Que fait-on ? », me demanda Poliakova. L’Oreille n’avait pourtant pas parlé d’expulsion : elle était bien trop diplomate pour cela. Elle se contenta de préparer le terrain de l’action du Service d’hygiène en déléguant le vote final aux usagers de la Colonie, comptant sur le fait que le consensus majoritaire allait écraser les sympathies déviantes.

Quelques instants après, Smirnow exprima son indignation dans une missive secrète envoyée par le canal de l’outil de réflexion. Si je l’avais reçue, c’est qu’il comptait sur mon indiscrétion. Il ne s’y trompait pas. Je décidai cependant de couvrir ma dénonciation de dentelles électrifiées avant de les renvoyer à l’Oreille, me réjouissant d’avance des bruitages que son passage allait provoquer dans le canal. J’étais en train de peaufiner mon prétexte lorsque j’entendis frapper à la porte de ma cellule. Je n’étais pas habituée à accueillir des visiteurs. Je décidai donc de faire comme si je n’étais pas là et ne bougeai pas. J’entendis une main frotter la poignée de la porte. Ce fut là une attention bien délicate qui contredit l’insistance des mots qui suivirent. « Anna-Maria ». Je ne voulais pas prêter attention à cette voix et pourtant, je me levai. J‘enlevai mes sabots et les planquai sous le lit. La poignée de la porte commença à tourner. « Je sais que vous êtes là ». J’eus le temps d’enfiler des escarpins. « Je vais entrer ». Je passai une brosse dans mes cheveux.

La porte se bloqua : je l’avais fermé à clefs. « Ouvrez ». Je mis du rouge à lèvres et tirai sur ma robe. L’écran de contrôle s’éteignit. Un nuage passa devant la lune. Ma cellule fut instantanément plongée dans le noir le plus profond. « Ouvrez ». Oh Mensch gib Acht. Was spricht die tiefe Mitternacht. Je connaissais par cœur le chemin vers la porte. Qui sait où sont passés tous les oiseaux. Le bleu fissuré du ciel de mon enfance, bras dessus dessous, je croyais dur comme fer à la possibilité d’une lévitation. Mon père m’expliquait que peut-être. Mort aux Indécis. Titubante sur mes escarpins, j’ouvris la porte. Dehors, il pleuvait. Le couteau.

Un bras poussa la porte. Un autre me saisit par la taille. Mes mains cherchèrent un appui, en vain. Le bras me poussa vers le fond de ma cellule. La main ferma ma bouche. « Ne crie pas », chuchota la voix. Une bouche se pressa sur la mienne. Je tombai sur les genoux. Des larmes vinrent, nombreuses. Je reconnus l’intrus bien avant que la lune apparaisse de nouveau. De nouveau il m’embrassa. « Avoue, maintenant ».

Coincée entre les genoux de l’intrus je fis un effort. Mais je ne trouvai quoi avouer. L’intrus s’impatienta. La main empoigna mon menton. « La fissure, les stigmates, la scission de la Tour, mon bannissement, tout ça pour ça ? ». Je ne sus que répondre.

Alors le Guide suprême, d’un geste sec, arracha son nez rouge. A ses traits slaves je reconnus l’homme avec qui je correspondais depuis plus d’un an en secret, sur mon outil de réflexion. Toutes ces confidences sur le compte de l’Oreille. Toutes ces heures passées avec celui que j’avais pris pour l’agent secret Copok. « Repos ! », commanda-t-il. « Souris, maintenant ». J’obéis.

« Dehors gît le corps de votre apprenti Ivan Arcelov. Il a voulu vous défendre. Il a fallu que je le corrige. Mais il vit encore ». « Je vous défends… », essayai-je, mais la main ferma de nouveau ma bouche. « Tout cela restera entre nous ». « Sauvez-moi ! », m’écriai-je. « Avec tout le respect que je vous dois », répondis l’homme : « Votre souffrance même est consensuelle ». L’homme se retourna une dernière fois. « Je viendrai un jour, en vrai ». Et il s’éclipsa dans la nuit, trainant derrière lui son chien métallique.

J’essayai de réparer les dérangements que l’homme avait causés dans ma tenue lorsque la porte de ma cellule fut de nouveau poussée. « Service d’hygiène », articula la femme derrière son casque de protection à l’effigie de l’Oreille. « Anna-Maria Wegekreuz au nom de la Loi coloniale basée sur le consensus majoritaire des usagers nous vous arrêtons pour tapages nocturnes répétés contre les Cases prescrites, en complicité avec l’individu qui vient de quitter ces lieux ». « Je suis consensuelle », tentai-je de me défendre. « Où allez-vous m’amener ? », rajoutai-je, préoccupée jusqu’au bout de ma réputation. Comme toujours, je passai à côté des vraies questions.

La femme me tendit le formulaire de normalisation de conduite. « Signez ». Je m’obstinai. « La réalité existe ! Je viens de l’embrasser ! ». La femme éclata de rire derrière son casque et enfonça une aiguille dans mon bras. « Elle est où votre réalité ? Tous les humains veulent se connecter ». Puis elle relâcha doucement le commutateur : « Souriez, maintenant. L’Oreille prend soin de vous ».

La porte du fourgon se referma.

Par la vitre teintée j’aperçus Ivan Arcelov qui, de loin, m’adressa un signe qui, sans doute, se voulut rassurant.

Image(s) jointe(s) :