DONC

Re: texte alexandra saemmer

Notes – entre deux spams (et entre Cerisy, Tours et Marseille) – à partir de quelques notes prises pendant et après la proposition d’Alexandra.
 

Du mot colonie : et de son usage renversé par la fiction «Colonie».
Colonie, le mot résonne (et peut-être aujourd’hui différemment, au moment où post-colonialisme devient peu à peu «néo-colonialisme» - où l’histoire qu’on pensait achevée se poursuit encore et encore) terriblement. Colonie, est-ce que le mot ne dit pas cet espace des conquêtes impérialistes, qui nomme à la fois combien les territoires conquis sont étrangers à soi et absorbé pour être comme du soi, sous domination. [je pense à un ami universitaire algérien, qui refuse qu’on parle de post-colonialisme, et considère que les relations entre la France et l’Afrique commeencore, purement, etsimplement,coloniales]. Beauté de ce geste fictionnel de reprendre possession de ce mot pour l’insulter, le détourner, le renverser : colonie comme minuscule îlot dans l’espace majoritaire de la domination, colonie comme tête de pont d’un mouvement potentiellement plus large (?), colonie comme espace minoritaire (la « tactique du faible» dont tu parles…) où s’expérimentent des façons neuves de reprendre la main.
 

De la fiction web au sein des réseaux, ces espaces web destinés à consigner la vie telle qu’elle est, administrative et réelle.
Fiction qui désigne la vie «réelle» postulée (exigée) par les réseaux comme fiction, pure construction mentale basée sur la croyance (celle qui dit que la vie est la consignation administrative de son état civil et de soi) ; fiction de la « colonie» qui concentrerait au contraire des forces de vie plus denses, et donc plus réelles ? Phrase qui ouvre l’essai de Rancière paru en début d’année : « Ce qui distingue la fiction de l’expérience ordinaire, ce n’est pas un défaut de réalité,mais un surcroit de rationalité». Si la fiction est une expérience (même si elle n’est pas ordinaire), et si cette fiction produit une rationalité (celle du temps, de la succession des événements dominés, sélectionnés, orientés) que l’expérience ordinaire ne possède pas, elle peut être un mouvement de contre-insurrection plus féroce qu’on ne pourrait le croire, en le considérant seulement comme expérimentations littéraires. Dans la masse des flux, dans l’énigmatique agencement des algorithmes (qui organise le temps de manière illisible sur Facebook en remontant des vieux posts, en ne publiant pas d’autres posts…), est-ce qu’on n’a pas vitalement besoin de cette reprise en main sur la réorientation du temps, des paroles, des directions ?
Ce qu’organisent les réseaux, comme les pouvoirs, comme tout pouvoir, c’est l’invisibilité du sens, le sentiment que ça part dans tous les sens, et donc qu’on n’ypeut rien. Je crains que bien des avant-gardes récentes, en revendiquant le fait de se libérer de l’obligation de signifier, ne se soit aliénés plus sourdement encore : et que le monde d’aujourd’hui s’accommode très bien (euphémisme) de cette pseudo-émancipation du sens, puisqu’on a n’a rien à opposer, aucun contre-monde pensable.
Ce qu’organisent les réseaux, c’est une forme d’impuissance, de résignation : on regarde le monde comme intransformable. Dans les réseaux, le monde est une masse molle de paroles jetées en vrac qui se déroulent en dehors de nous, indifférent et organisé en dehors de toute organisation (alors que c’est une illusion : on sait les algorithmes puissamment organisés). Est-ce qu’en retour, il ne faudrait pas faire la preuve que le monde est au contraire de notre fait, qu’il peut l’être à tout le moins : qu’on peut le penser et le voir. Est-ce que ce n’est pas le rôle du récit de rendre visible à la fois l’invisibilité du monde produit par les réseaux, et le monde lui-même comme immanent et produit de notre désir ? La phrase que tu proposes, Alexandra, «Toute démarche de fixer le sens relève d’une stratégie de domination.» me gène à cet égard, parce qu’il me semble que c’estaujourd’hui lecontraire qui se joue : ne pas fixer le sens permet auxréseaux, aux pouvoirs, de conserver leur domination sur nos vies. Et qu’il s’agit peut-êtredésormais de reprendre la main sur le sens pour exercer notre domination sur ces pouvoirs.


Des récits comme expériences.
Ce serait le rôle des récits : qu’ils proposeraient non pas une forme de monde qu’on habiterait pour se réfugier hors du monde et se consoler, mais une expérience de la pensée qui dirait que le monde peut être autre, et qu’il ne tient qu’à nous,collectivement, de le produire tel (d’où la force de l’ironie quand elle n’est pas sarcasme, mais qu’elle descelle les masques : d’où la force de la métaphore, qui est le contraire de l’impuissance : et ton dernierparagraphe me bouleverse pour cela). Des récits nous donnent la preuve dans nos corps et nosimaginaires qu’on peutinfléchir le sens censément inexorable des choses,éprouver le monde autrement, avant de levivre différemment.


Que vive la Colonie libre.

A.